Fragments

Fragments

de Sandrine L. Mehr

 

Odeur douce, un peu écœurante avec ses remugles d’étable, du feu de bouse séchée

Mêlé au bois parcimonieusement employé, car trop rare et si cher

Du petit feu de village, au soir, pour le repas.

 

Notes piquantes et vertes de la jeune canne écrasée dans l’antique machine

Pour un verre trouble et vert-jaune de jus frais, trop doux.

 

Chaos olfactif, en notes franches, primaires, comme des couleurs sans mélange

Jetées sur un canevas par un artiste enragé, gonflé de vie et d’énergie

Des épices en vrac et en tas du grand marché de Bangalore.

 

Volutes douceâtres, lourdes, presque écœurantes

De l’encens bas de gamme, sans nuance, écoulé en continu

Aux portes des temples, pour y brûler nuit et jour en hommage, en prière, en supplique…

 

Senteur brute du sel non raffiné, omniprésent, qui ronge le métal des ponts

Et dessèche les écailles des poissons morts, étalés au soleil sous des nuages de mouches

Attendant le chaland, l’acheteur, le gourmet des bords de la Mandovi, contre le mur de la vieille douane portugaise.

 

Mélange goûteux des épices et de l’huile d’arachide du petit marchand de rue

Qui propose le meilleur bel puri de tout Tardeo Road

Et jongle avec les sachets de riz soufflé au piment, pour la plus grande joie des enfants.

 

Claque familière et chaude de l’air poisseux, au sortir de l’aéroport,

Qui me dit « Welcome home, Beti” 

en m’enveloppant comme dans une coulée étouffante et humide.

Des senteurs de diesel, de déchets en décomposition, d’encens nagchampa vendu à l’unité…

Des effluves de sucre et de ghee émanant de la boutique du mitai wallah, derrière moi ;

Les notes hypnotiques et bien trop puissantes des guirlandes de jasmin dans les tresses noires des femmes, qui réveillent ma migraine, sourde, palpitant dans mes tempes et sous mon front…

Le parfum herbé, terreux, humide, du henné fraîchement préparé pour les arabesques ocres de mehndi en train d’être posées sur les mains d’un groupe de jeunes filles jacassantes et gaies comme un envol d’oiseaux du paradis en saris éclatants.

La puanteur âcre, piquante, nauséeuse, des tranchées à ciel ouvert faisant office de tout-à-l’égout le long des cabanes de tôles, au pied des nouveaux immeubles.

L’odeur bleutée, râpeuse comme leurs feuilles, des vieux eucalyptus poussiéreux, 

au détour de la route vers Ooti, 

fenêtre de la vieille Ambassador noire et jaune ouverte sur le soir bruissant des milles conversations de la jungle.

Le murmure huileux, sensuel et puissant des lourdes roses de Damas enfermées en gouttes mordorées et brillantes au creux d’un flacon tout rutilant de dorures…

Les piques fusantes de l’huile de moutarde si prisée au Penjab, utilisée par la sage-femme cassée, ridée, sans âge qui vient soulager les douleurs des dames en leur massant le ventre et l’âme.

La chair parfumée, laiteuse, vanillée d’une pomme-cannelle presque trop mûre ouverte et dégustée à même le champ lorsque c’est la saison…

Et celle, irrésistible, des premières mangues Alfonso, vendues au prix de l’or, leur peau verte et rouge luisante de tentations gourmandes, pour les amateurs fortunés de Bombay, Delhi ou d’ailleurs. Mais des grandes villes, toujours, loin des vergers du Sud.

L’Inde. Mon Inde. Multiple, dense, riche, grouillante, déserte, immense, familière, redoutée, étrangère… mais parfumée, toujours, comme la peau aux sillages safranés des princesses mogholes, la caresse d’un baloutchari tissé main entre soie et fil d’or sur un métier à tisser de Bénarès, exhalant encore le fantôme, sillage évanescent, de l’encens de la pooja brûlé à l’atelier. Mémoire de l’Inde. Odorante. Odoriférante. Saturée de senteurs et de puanteurs multiples et multiformes. Sillonnée de mémoires et d’évocations charnelles, sensuelles, prenantes, pulsantes…  et toujours, toujours, liées à nos sens, tous, intimement… sens en éveil permanent, et intensément sublimés. Les odeurs de l’Inde. Son âme. Son sang. Sa chair. 

Son identité profonde. 

La Vie. 

 

 

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